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Monsieur Louis Sénoville

Habitant la croix de Méautis, 21 ans en 1944

Temoignage de Louis Senoville Meautis 44Je travaillais dans la ferme de mes parents, au lieu-dit la Croix Capée et qui porte aujourd’hui le nom de la croix de Méautis . Les Allemands n’occupaient pas notre ferme mais ils venaient demander du ravitaillement pendant l’occupation. En 1943 je devais me présenter pour le STO, le service de travail obligatoire. J’ai refusé d’y aller et je suis donc resté à la ferme de mes parents sans jamais sortir de chez moi, ce qui ne me dérangeait pas beaucoup du fait que nous avions été élevés loin de la ville.

J’ai peu de souvenirs de la nuit du 5 au 6 juin 1944 sauf le fait qu’il y avait eu des bombardements assez intenses mais nous étions habitués à en entendre de temps à autre. Par contre je me souviens de la bataille de Carentan qui faisait un bruit terrible. Pendant et après la bataille de Carentan des réfugiés civils sont arrivés chez nous, à la Croix Capée, une centaine peut-être. Il y avait parmi eux des blessés très sérieux. Cela a continué toute la semaine. Nous avons vécu avec eux en mangeant du beurre, du pain que je faisais moi-même dans la ferme d’à côté pour nourrir tout ce monde là ! Le trois quart des réfugiés venaient de Carentan et remontaient par la rue Holgate. Il y avait toutefois des personnes qui venaient d’autres endroits. Je me souviens d’un type que nous n’avons jamais revu qui venait de Bretagne. Nous connaissions beaucoup de personnes parmi les réfugiés. Ils logeaient dans les communs de notre ferme, les champs ou d’autres endroits. Il y en a parmi eux qui avaient peur alors ils couchaient dans les écuries. Nous avions fait un abri au fond du jardin à droite, proche de la pièce de terre à côté. Notre abri était à hauteur d’homme et était recouvert de buissons avec de la terre par-dessus. Mais nous ne pensions pas que nous serions bombardés.

Un jour un avion est passé, je pense qu’il s’agissait d’un avion de reconnaissance. Il est passé et repassé plusieurs fois au-dessus de la maison. Nous lui faisions des signes pour montrer qu’il y avait des civils. Quant les premières bombes ou obus ont éclaté tout le monde est descendu dans l’abri, en tout cas ceux qui voulaient y aller. Moi je n’y suis pas allé car je n’avais pas peur.

Les Américains ont d’abord fait un tir de barrage, tuant les Allemands qui étaient en position juste en face de notre ferme. Ils s’étaient positionnés le long de la haie. Puis un second tir est venu sur nous, tout proche de l’abri. Un arbre énorme qui se trouvait au bout du jardin a été coupé en deux. C’est à ce moment qu’il y a eu des blessés parmi les réfugiés chez nous. Ceux qui ont pu sortir de l’abri sont tous revenus à la maison vite fait à travers le jardin.

Il y avait une jeune fille qui était blessée à la tête. C’est moi qui est descendu la chercher dans l’abri. Elle s’appelait Paulette Noray une cousine de ma femme. Elle avait un éclat dans la tête. Les Américains l’ont emmenée dans leurs tentes mais ils l’ont ramenée entre des planches, elle n’avait pas survécu. Il y avait parmi les blessés Monsieur Jacquet qui avait été grièvement blessé pendant les bombardements de Carentan. Il y avait aussi une demoiselle Valet qui avait ramassé des balles dans la cuisse. J’étais juste à côté d’elle quand cela est arrivé.

Ce sont les Américains qui les ont emmené par la suite. Nous avons vu les premiers Américains le 12 juin 1944 aussitôt après la libération de Carentan.

Le samedi 10 juin un détachement d’Allemands avec des chevaux était venu en position en face la ferme. Il y avait un Allemand à chaque arbre mais comme je l’ai dit déjà, ils ont été anéantis lorsque les Américains ont fait un tir de barrage. Nous avons vu la débandade allemande et les soldats prenaient la direction du bourg de Méautis. A l’entrée de la cour un soldat américain avait installé une mitrailleuse et tirait sur les Allemands qui fuyaient Carentan. Il a descendu 5 ou 6 Allemands au même endroit. Nous avons été vraiment libérés le 13 juin au soir.

Le contact avec les Américains s’est bien passé mais nous avions d’autres soucis en tête car la maison avait brûlé entre temps. Nous pensons que ce sont les Allemands qui ont mis le feu car nous avons découvert deux obus allemands au phosphore dans les étables  qui n’avaient pas explosé. C’est extraordinaire, c’est un coup de chance car il y avait plein de monde dedans.  La maison a commencé à brûler par le grenier puis l’incendie s’est propagé au premier étage et à commencer à attaquer les grosses poutres du plancher. Nous avons fait la queue avec des personnes portant des seaux d’eau et nous avons réussi à arrêter l’incendie comme ça. Le toit, le grenier et le premier étage avaient brûlé entièrement !

Je revois encore le camion américain  qui est venu chercher tous les blessés. Un deuxième camion a pris avec lui tous ceux qui voulaient être évacués. Ainsi mes parents ont été transportés jusqu’à Fontenay. Moi je suis resté  dans la maison avec un homme de Carentan, Monsieur Valet, qui avait amené toutes ses vaches à la maison. C’était un copain de mon père. Nous avons passé la nuit tous les deux dans la maison à côté lorsqu’en pleine nuit nous avons été réveillés par un Allemand qui hurlait « paperr, papeer » Nous avons regardé par la fenêtre et nous avons aperçu un Allemand qui partait en courant !

Je me souviens d’une chose qui m’a marqué particulièrement. Avant que les civils soient évacués et juste après que les Allemands soient tués dans le champ d’en face, je suis allé y faire un tour avec un gendarme qui était réfugié chez nous. Il venait de Bretagne. Je n’ai malheureusement jamais su son nom et il n’est jamais revenu nous voir après la guerre. Il portait son arme sur lui. Lorsque nous sommes passé près d’un Allemand blessé nous avons vu ce dernier qui cherchait à prendre un pistolet qui se trouvait à portée de sa main. Le gendarme a sorti rapidement son pistolet et a abattu le soldat allemand sur-le-champ. Il n’a pas fait un pli ! Je pense que si le gendarme ne l’avait pas vu il nous aurait descendu !

Ce sont les Américains qui ont ensuite ramassé avec des camions, les soldats allemands morts. Les Américains ont ensuite fait dans le champ d’en face deux grandes tranchées dans lesquelles ils ont enterré 40 vaches.

Je dois avouer que je n’ai jamais eu peur des bombardements ni même des Allemands.

Il me reste une anecdote qui a failli me coûter la vie. En effet le dimanche 11 juin 1944 je venais d’atteler notre jument pour aller traire les vaches car nous  en avions beaucoup à ce moment là, lorsqu’un Allemand est venu réquisitionner la charrette. Je ne voulais pas lui donner et le ton est monté. L’Allemand a commencé à mettre sa main sur son arme lorsque mon père a dit « lâche là ! » Alors l’Allemand a réquisitionné la jument et nous ne l’avons jamais revue…

 

Témoignage suivant : Yvette Tesson

 
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